Les langues imaginaires de Hergé sont filles du "brussels vloms"

Syldave, bordure, bibaro et arumbaya furent allaités aux mamelles de notre riche dialecte brabançon, mais il faut croire que la nourrice avait alterné gueuze, faro, kriek et lambik pour accoucher de wulle gaminne[1] aussi différentes les unes des autres!

Il convient de distinguer deux groupes : bibaro et bordure d’une part; syldave et arumbaya d’autre part.

Le bordure – contexte historique oblige – est doté d’une consonance plus germanique que le syldave, visant à illustrer l’idéologie de ses locuteurs. Le syldave varie entre transposition simple (dialogues) et complexe (manuscrit du XIVe siècle) du brussels vloms, avec quelques rares références au wallon.

L'arumbaya se décline de "très simple" [Picaros] à "très compliqué" [Oreille]; la comparaison des versions successives du même album peut s'avérer essentielle dans le déchiffrement complet d'un dialogue. Le bibaro n'est esquissé que dans une seule case.

 Jean-Jacques De Gheyndt.
"Pour la Science et pour la Zwanze" ©


[1]     Littéralement: petites sauvageonnes.

Quelques personnages

De nombreux personnages, depuis "Tintin au Pays des Soviets" jusqu’à "Tintin et l’Alph-Art", émaillent les aventures de notre héros et il est facile d'en expliciter le sens. Citons en quelques-uns, en précisant la langue source par les codes suivants: (bl.) beulemans; (bv.) brussels vloms; (fr.) français; (nl.) néerlandais; (ru.) russe.

Boustringovitch (Au pays des Soviets): (bv.) boustring: hareng + (ru.) ovitch: 'fils de'. La référence sovétique est double puisque les harengs viennent souvent de la Baltique et qu'un synonyme bruxellois de boestring est précisément russe[1] (au pluriel)

Cheik Bab El Ehr (L'or noir, Coke en stock): (bv.) babbeleir: bavard. L'auteur souhaite-t-il insister sur le côté velléitaire de l'impétrant qui veut "devenir Calife à la place du Calife" sans jamais y arriver ?

Colonel Sponsz / Esponja (L'Affaire Tournesol, Picaros): (bv.) spons: éponge, buveur invétéré. Un des nombreux personnages des albums de Tintin qui apprécie le whisky, qu'il absorbe comme une éponge.

Himmerszeck et Kronick (L'Affaire Tournesol): (nl.) immer[2] + (bv.) zeek: toujours malade et (fr.) chronique, donc: malade chronique. Leur air maladif découle-t-il de leur métier particulièrement nocif ?

Mik Ezdanitoff (Vol 714 pour Sydney): (bv.) ès da ni tof ?: c'est pas chouette, ça ? Un personnage très heureux du caractère exceptionnel de ses contacts privilégiés avec les extra-terrestres[3]

Endaddine Akass (L’Alph-Art): (bv.) èn dad in aa kas: et pan dans ta g…. C'est l'ultime avatar de Rastapopoulos, le méchant absolu (plus bête que méchant ?) dont l'instinct de survie est bien utile au héros redresseur de torts.

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[1]     Voir p. ex. la chanson "In de rue des Bouchers" de Johan Verminne: "Ge kunt dô vanalles vinne / Russe, macreaux en sardinne".

[2]     L'usage de "immer" en néerlandais est actuellement plutôt rare, le mot ayant cédé la place à altijd. Par contre, il demeure courant en allemand. Nous pensons que ce choix par Hergé renforce le côté "germanique" du bordure p.r. au syldave, tel que souligné auparavant.

[3]     Mik Ezdanitoff est inspiré de Jacques Bergier, né Yakov Mikhailovitch Berger à Odessa (Ukraine) Cet ingénieur chimiste, espion, journaliste et écrivain visionnaire a largement contribué à la promotion du paranormal, notamment par le biais de son livre "Le Matin des magiciens", puis à travers la revue "Planète". (source: Wikipedia)

Le Royaume du Pélican Noir

La capitale du royaume de Syldavie est bien connue: КЛОВ = KLOW. Hergé  lui-même précise: "Klow càd ville reconquise (de Kloho: "conquête" et Ow: "ville")". Quels arguments pouvons-nous avancer pour contredire le maitre et affirmer qu'il cache son jeu?

Géographique: le mot Syldavie apparait comme la contraction de Transylvanie et Moldavie. On est donc – apparemment – en Roumanie, bien que le pays soit manifestement balkanique (écriture cyrillique, minaret). On peut cependant rapprocher Klow de Cluj, une ville du nord-ouest de la Roumanie prononcé précisément "clouch", ce qui ouvre le deuxième axe d'analyse.

Linguistique: clouch est un mot de bruxellois francophone dérivé de (bv.) kloesj (var: kloesjke; syn: kwakske) qui indique la rasade. Bâti sur la même racine, le verbe beulemans "cloucher", de (bv.) kloesje, (nl.) klutsen, signifie "secouer". Par extension, quelqu'un décrit comme (bv.) ne gekloesjte est un quelqu'un ayant subi de telles secousses qu'il en a le cerveau en marmelade. Pourquoi donc cette folie ? Passons au troisième aspect.

Etymologique: Klow est situé au confluent du Wladir et du Moltus. Malgré une parenté évidente avec Vltava, nom tchèque du fleuve qui arrose Prague et son correspondant en allemand : Moldau, ces deux noms peuvent s'interpréter comme "vas le dire" et "motus" . De cette schizophrénie nait la folie. De quelle nature est cette dernière ? C'est ce que nous révèle le quatrième axe d'interprétation.

Politique: Syldavie et Bordurie sont pays voisins. Ils se ressemblent par la langue mais s'opposent par les ambitions. La capitale de Syldavie est Klow; celle Bordurie Shohod, allitération évidente de l'interjection bruxelloise "zo-ot" qui signifie "au fou". Afin d'équilibrer les parties en présence, Hergé a donc voulu que les deux capitales soient (presque) aussi folles l'une que l'autre.

Règles pour l’interprétation des langues inventées par Hergé

Ni Justens et Préaux[1] , ni Soumois[2], ni Rosenfelder[3] ne proposent un canevas d'interprétation rigoureux des langues inventées par Hergé, tenant suffisamment compte de la connaissance du brussels vloms par Hergé.

Il est cependant possible d'énoncer une série de règles explicites:

Règle n°1: Toujours chercher d'abord un substrat de flamand bruxellois dans les langues inventées par Hergé.

Règle n°2: L'interprétation doit être correcte du point de vue linguistique, car Hergé est très strict en la matière.

Règle n°3: L'interprétation doit respecter le sens de l'intrigue, car tout est cohérent chez Hergé.

Ces règles doivent être appliquées de manière stricte. En particulier, la première d'entre-elles ne tient que si tous les termes en sont rigoureusement respectés.

Prenons un exemple; "Toung si nan peï" (Le Lotus bleu [Lotus 3 D2])

Dans sa lutte contre le trafic d'opium,  l'émissaire chinois est touché par une fléchette empoisonnée avant d'avoir pu délivrer son message à Tintin. Il danse de manière grotesque, en chantant "TOUNG SI NAN PEÏ". Si on applique seulement les quatre premiers éléments de la règle ci-dessus, on obtient la fausse interprétation classique  (nl.) Toen zingt (daa)nen Peï = Alors, ce type se met à chanter.

Or, Hergé connait bien le bruxellois flamand et n'aurait pas commis cette erreur de conjugaison de laisser le verbe au présent, sachant que "toen" exige un imparfait.

De plus, l'émissaire est chinois; "Toung si nan peï" ne peut être que du chinois, transcrit en ancienne orthographe pinyin, celle qui donnait "Mao Tsé Toung" et non "Mao Zedong". En pidgin moderne, on y lit "dōng xī nánběi =東西南北", càd "Est, ouest, sud, nord" ... Le poison qui rend fou fait effectivement perdre le nord à ses victimes !

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[1]    Daniel Justens et Alain Préaux, "Tintin Ketje de Bruxelles", Casterman (2004) – épuisé.

[2]   Frédéric Soumois, "Dossier Tintin", p. 145. – Jacques Antoine (1987) – épuisé

[3]    Mark Rosenfelder, "Le Syldave de Hergé, une étude grammaticale",
       http://zompist.com/syldave.html

Le vieux syldave: "Dâzsbíck fällta öpp o cârrö"

Afin de clôturer cette brève analyse, arrêtons-nous un bref moment sur le texte en vieux syldave [Sceptre 21] du manuscrit du XIVe siècle, lequel se termine par ces mot "Dâzsbíck fällta öpp o cârrö".

Frédéric Soumois l'interprète comme suit:

  • dâszbick = (all.) das: ce + (fr.) bique: chèvre
  • fällta = (ang.) to fall: tomber
  • cârrö = (wall.) carreau

Le recours par Soumois au français, à l'anglais et à l'allemand est d'une complexité injustifiée: "bique" constitue un détour linguistique inutile, même si on peut associer l'animal au comportement rétif du baron rebelle ce qui satisfait au critère de cohérence contextuelle.

Daniel Justens et Alain Préaux proposent l'alternative suivante :

  • bick = (bv.) bikker: (fr.) bouffeur, goinfre
  • fällta = (nl.) valt : tombe – or, le contexte impose "tomba"
  •  et l'imparfait de "valle(n)" est "viel"
  • cârrö = (fr.) carreau, carrelage, sol

Justin et Préaux invoquent "Bikker" dont le sens de glouton porte ici sur l'avidité de pouvoir: il satisfait au critère linguistique et est cohérent avec la tentative de putsch. Par contre, ils traduisent fällta par "tombe", un indicatif présent; il s'agit en fait de l'imparfait (Vallen, viel", gevallen) transposé en fällta, le –a final recréant l'imparfait.


Nous préférons toutefois une traduction directe pour "bink", sans détour par un quelconque sens approché mais basée sur une connaissance plus approfondie du dialecte flamand de Bruxelles:

  • bink: type, garçon. Ce mot de vloms, synonyme de peï, est emprunté au bargoensch[1],un argot flamand disparu aujourd'hui mais encore connu dans le quartier des Marolles à l'époque de la grand-mère de Hergé.

La traduction devient alors simplement: "(et) le type tomba sur le sol".

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[1]    Voir la section bargoensch de ce site

L'arumbaya: "Pikuri toht narobo wa Walker"

Dans l'Oreille Cassée, lorsque Ridgewell présente Tintin au chef Kaloma, il explique à ce dernier la raison de sa présence: "Tintin zouka da pikuri. Wetche douvanèt?". Tous les auteurs traduisent fidèlement par "Tintin cherche le fétiche. Que sais-tu à ce sujet ?" Mais comment interprètent-ils le mot pikuri lui-même ?

  • Pour Soumois: pikuri = (fr.) piqûre. Il précise : « La pierre contenue dans le fétiche protège contre les piqûres de serpent. C'est peut-être par association qu'Hergé nomma le fétiche "pikuri" en arumbaya ». 
  • Justens et Préaux, ne proposent aucune explication.

Il est cependant possible de proposer une interprétation basée sur le seul dialecte flamand de Bruxelles:
      1) "pik" = (bv.) pikke, (nl.) pikken : voler, dérober – 
          - part. passé: "gepikt", réduit à sa racine, "pik"
      2) "uri" = (bv.) oeir, (nl.) oor : oreille
Dans cette approche, "pikuri" signifie tout simplement "oreille volée", car pour les Arumbayas, le vol du fétiche est plus important que son état physique.


Dans la même case, Kaloma répond à Ridgewell:

  • Pikuri. Moyâ, moyâ. Pikuri toht narobo wa Walker. Moh wanaah dialbabas wekwoirêt, Arumbayas kwout. Hua moro blinkstihin oukwekh. Ewanah ? Arumbayas lupokhno di albabas. Enalh hemoulh kaphouyth !

La traduction française est donnée plus loin par Ridgewell : "Les anciens de la tribu se souviennent de l’expédition de Walker. Ils savent qu’un fétiche fut offert à Walker en signe d’amitié, au cours de son séjour parmi la tribu. Mais lorsque les explorateurs eurent quitté le pays, les Arumbayas constatèrent qu’une pierre sacrée avait disparu. Furieux, les Arumbayas se mirent à la poursuite de l’expédition, la rejoignirent et massacrèrent à peu près tout le monde."

Nous nous limiterons ici à quelques commentaires.

1) L'analyse de "Pikuri toht narobo wa Walker" :

  • Soumois  propose toht = (fr.) tôt (rapidement); narobo = (nl.) naar: vers + (nl.) buiten: dehors
  • Justens et Préaux  proposent toht = (nl.) dat … une interprétation justifiée sur base d'autres extraits en arumbaya; na(ro)bo par référence à F. Soumois

    Personnellement, nous proposons

  •  toht na = (bv.) tot na, (nl.) tot nu : jusqu'à maintenant
  •  robo : (bv.) oeproepe, (nl.) oprapen: ramasser, voler 
               – part. passé: oepgeroept (enlevé, volé)

2) "Albabas" = est un mot complexe permettant diverses interprétations:

  • Soumois  propose uniquement le sens : diamant-diable [nous citons: Le fétiche contient un diamant auquel sont attachées des vertus surnaturelles] – manifestement, l'auteur a lu le mot "diable" dans dialbas.
  • Justens et Préaux  proposent (nl.) die oude bazen: ces vieux patrons (les Blancs se considérant supérieurs aux Indiens) – mais pourquoi "vieux" ?

    Personnellement, et à défaut manifeste d'une racine en brussels vloms, nous proposons
    de développer le sens de "étrangers blancs" comme suit:

  • alba-bas = (latin) alba : blanc
  • dialba-bas = diable (par inversion des consonnes centrales)

Ce qui donne le sens global de "ces diables de Blancs" ce que sont à coup sûr les voleurs du fétiche. Nous ne proposons pas d'explication  pour le redoublement de la syllabe "-ba" qui n'est pas systématique dans le texte par ailleurs.

Tout cela est détaillé dans le livre "Schieven Architek !"

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Jean-Jacques De Gheyndt.
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