Argot des voleurs et des colporteurs

Il règne une étonnante confusion dans les esprits concernant le bargoensch. De manière traditionnelle les au-teurs le présentent comme une des 7 langues parlées à Bruxelles : vloms, beulemans, marollien, bargoensch, français classique, néerlandais normatif et alf-en-alf (càd l'alternance intime du français et du flamand au sein du discours).

Les auteurs folkloristes francophones précisent ce qui suit :

  • Jean d'Osta [1]: "Le bargoensch était l'argot très hermétique des voleurs et des mauvais garçons, tant de la rue Haute que de la ville basse et de Molenbeek."

  • Robert Desaert et Anne Quiévreux [2]: "Des types curieux ont, depuis longtemps, disparu de la Steenpoort: des marchands de parapluies qui, le dimanche matin, venus des environs de Gand et de Zele, parlaient entre-eux le ´bargoensch´, sorte d'argot, de langue verte, dont les principaux éléments furent recueillis par Isidoor Teirlinck, père d'Herman …"

Concentré sur notre seule Capitale, Jean d'Osta restreint le bargoensch à notre seule bonne ville alors que les sources historiques démontrent que cet idiome s'étendait – avec maintes variantes locales – jusqu’au nord des Pays-Bas. Robert Desaert et Anne Quiévreux sont parmi les rares auteurs faisant explicitement état de l'usage de cet argot par des commerçants ambulants en provenance de l'extérieur de la ville.



[1]     Jean d'Osta, op. cit., pp. 22-23

[2]     Robert Desaert et Anne Quiévreux, Arts et Folklore de chez nous, Ed. Culture et Civilisation, Bruxelles, 1974, p. 124.

 

La Parabole du Fils prodigue

Le bargoensch apparaît donc "en marge" de l'évolution des langues endogènes à Bruxelles. C'est un argot d'origine germanique, inintelligible aux pratiquants des dialectes de nos régions et totalement abscons aux puristes de la langue de Vondel. Le bargoensch s'enrichit de terreaux divers comme le montre le court extrait suivant qui transcrit le début de la Parabole du Fils prodigue: des mots de français et quelques sources de yiddish, d'espagnol et de tsigane (absents de cet extrait), se greffent à des termes spécifiques, le tout sur une trame de flamand "traditionnel" :

  • In de noam van de grandige peere[1], kiebigeknul[2] en den amantepeizerik. Klak pil !      Der modeerdege ne kieër ne grandigen bol die deus knullen oa. De kieste knulkabieëldege tegen zijnen bol: "Bol, stuiptmichels de splent die mij grandig modeert", en den bolstuiptegen de splent. En hij foktegen ermee noar ne lenzigen paie.

Càd,

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !        
"Un homme avait deux fils. Et le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. Il leur partagea son bien. [Et peu de jours après,] ramassant tout, le plus jeune fils partit dans pour un pays lointain [et y dissipa son bien en vivant dans l'inconduite]



[1]     Mots bargoensch d'origine française: Peere = père; grandig = grand, puissant; paie = pays.

[2]     Mots bargoensch spécifiques: Knul: fils, gamin; peizerik= esprit (littéralement: la chose qui pense); "Klak pil" = Amen;
bol = père, papa; michels = je, moi (analogue à "mézigue" de l'argot parisien); splent = argent; hij foktegen = il partit; lenzig(e) = lointain(e).

Pruevelde Bergades ? Le bargoensch de Bruxelles

L'aire d'extension du bargoensch est très grande : elle s'étend de Bruxelles jusqu'au-dessus d'Amsterdam. Il est donc normal d'y trouver, comme pour tout dialecte, une riche variété linguistique considérée sous l'angle de l'aire géographique occupée. Les études principales font d'ailleurs la part belle aux variantes des Pays-Bas, détaillent assez bien le bargoensch de la région flamande de Belgique mais sont relativement avares de la variante bruxelloise.

En ce qui concerne les bargoensch de Belgique, la plupart des auteurs s'accordent sur l'importance de la variante de Zele, à côté de Termonde. Quelques-uns de ces "importateurs de langage" sont recensés dans les lexiques de bargoensch bruxellois: marchands de parapluie de Gand ou de Zele ou encore marchands de lunettes d'origine brugeoise.

Le bergades, variante spécifiquement marollienne du bargoensch, ets différent du dialecte marollien, comme en témoignent les quelques exemples suivants:
bargoensch   flamand marollien français

  • valse gibbe         moembakkes     masque
  • akkereir             totteleir            bègue
  • smeiter.             stoeffer            vantard, dandy
  • diamant-zuuker  kazjoebberei     fouilleur de poubelles

Un "célèbre texte" en bargoensch

Le seul exemple de bargoensch relevé dans la littérature de vulgarisation a été rapporté par Louis Quiévreux  puis repris par Jean d'Osta . Ce texte est fort court: 3 lignes ! Il a été noté par un huissier de Justice alors que le condamné s’adresse à des complices dans la foule, juste avant son exécution. Il s'agit de Jan de Lichte, chef de bande, roué vif le 17 novembre 1748, sur la Grand-Place d'Alost.

  • "Knul, maast kiewig! Michels molt en fokt naar den lange doomerik. Flikt d’ander knullen kiewig veur michels.  De poen maast in de keete, in den dieperik, bij den trederik, onder nen herterik in nen houten trafalkerik. Bekt en buist er grandig mee met de kieweriken!”

“Compagnon, ça va être ma fête! Je meurs et pars pour l’éternité ! Salue(z) les autres Camarades pour moi. L’argent est à la maison, dans la cave, près de l’escalier, sous une pierre, dans un sabot. Mangez et buvez cela joyeusement avec les amis.”

"Kneul, maast kiewig!" est typique du bargoensch de Zele.

La deuxième phrase "Michels mokt en folet no doe de lange doomerik" contient le mot "Michels" , cité par tous les auteurs de Bargoensch au titre de 'je, moi'. Il est à rapprocher de l'argot parisien 'mésigue". "Lange doomerik" est le mot le plus intéressant: et désigne "l'éternité"'.

La phrase centrale est "De poen mast in de keete, in de dieperik, bij den tredrik, onder nen herterik in nen houten trafalkerik". "Poen" est probablement le mot de Bargoensch le plus connu, car utilisé encore de nos jours, avec le sens 'argent, magot'. "Keete" est interprété comme 'maison'. Suit alors une impressionnante liste de mots avec le suffixe "–erik". "Dieperik" n'a le sens de 'cave' et que "Trederik" n'a le sens de 'escalier' que dans le Bargoensch de Zele !

L'exhorte finale, "Bikt en boeist er grandig mee met de kiewerikke" comporte deux mots encore plus ou moins connus, signifiant resp. 'mangez' et 'buvez'. Le dernier est un pluriel et signifie 'amis, compagnons'.

Tout cela est détaillé dans le livre "Schieven Architek" !

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Jean-Jacques De Gheyndt.
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