Pourquoi un site supplémentaire sur les dialectes à Bruxelles ?

Les dialectes sont souvent présentés comme vulgaires et populaires (dans le sens péjoratif du terme) en comparaison des langues officielles, sensées seules capables de traduire un esprit élevé, d’exprimer science,  poésie ou philosophie.

Les parlers de Bruxelles n’y échappent pas : il suffit de compter les textes, chansons, sketches axés sur les injures, les degrés successifs d’éthylisme (Bruxelles en définit 7 alors qu’Anvers n’en recense que 5) ou qui narrent – ne devrait-on pas dire navrent – des situations se déroulant en-dessous de la ceinture !

Lorsque j'ai commencé à donner des cours de dialectes bruxellois (français: le beulemans; flamand: le vloms) j'ai voulu exprimer en une devise mon approche. Il m'a semblé opportun de combiner rigueur pédagogique et divertissement, afin de proposer une vulgarisation de qualité.

La devise qui émerge de cette réflexion est « Pour la Science et pour la Zwanze ©» !

 

Je me suis donc mis à la recherche d'un livre qui rassemble sous une même couverture des aspects historiques, sociologiques,  linguistiques, humoristiques, scientifiques, littéraires, récréatifs, passionnants, ingénus, savants, humains … correspondant à ma conception personnelle du fait dialectal bruxellois.

Ce livre n'existe pas, tant il semble difficile de marier l'attrait commercial de la "grosse rigolade bruxelloise" avec la "rigueur du linguiste et de l'historien". Et pourtant, il existe d'excellentes vulgarisations scientifiques sur des sujets aussi complexes que la physique des particules ou la médecine. Dans le domaine des dialectes bruxellois, comment ne pas citer la grammaire de Sera de Vriendt [1] ou les éditions successives des dictionnaires de brussels vloms de Marcel de Schrijver [2] ou les 48 volumes du cours d'Oscar Starck [3] , les succulents textes en beulemans comme la pièce éponyme de Fronson et Wilcher [4] ou les fables toutes récentes de Joske Maelbeek [5] ?

 

J'ai donc décidé de créer moi-même ce livre que j'aurais aimé pouvoir trouver dans le commerce. Après avoir collecté une documentation assez large sur tous les aspects que je voulais couvrir, après avoir expérimenté pendant mes conférences les aspects historiques et sociologiques, après avoir risqué d'expliquer le prix Nobel de Médecine 2014, en brussels vloms, pendant les cours, après avoir tenté de résumer les principes d'orthographe et de grammaire du brussels vloms, je me suis décidé à rassembler toutes ces notes sous la forme du présent ouvrage.

 

Je remercie sincèrement toutes les personnes qui m'ont aidé et supporté dans ce travail, et en particulier mes élèves du cours de dialecte bruxellois qui ne m'ont épargné ni leurs encouragements ni leurs critiques, mais toujours dans un but positif de perfectionnement.

 

Jean-Jacques DE GHEYNDT
"Pour la Science et pour la Zwanze" ©



[1]     Sera de Vriendt,  Grammaire bruxelloise simple et ... complète, Academie van het Brussels, Bruxelles, 2012

[2]     Marcel De Schrijver, Of uude ni good ?, De Speegelmanne, Jette, 2007 

[3]     Oscar Stark, Dem Brusselsse Sproek, Académie pour la Défense et l'Illustration du Parler Bruxellois, Hors commerce

[4]     Fronson et Wilcher, Le mariage de Mademoiselle Beulemans, jouée pour la première fois au Théâtre de l'Olympia de Bruxelles le 18 mars 1910

[5]     Joske Maelbeek, dans Le Best Tof et Du côté de chez Zwanze , 180° éditions, Bruxelles, 2013, 2014

Du vloms au beulemans: une continuité historique

Que Bruxelles était une ville flamande – en fait brabançonne – au Moyen-âge et qu'elle est aujourd'hui essentiellement francophone [1] ne devrait pas, a priori, constituer objet de polémique. Le positionnement géographique de Bruxelles, enclave bilingue en territoire flamand et le choix diamétralement opposé de leur ville-capitale par les deux Communautés de notre pays montrent bien que l'approche est plus complexe. Mais le désaccord porte plus sur le statut actuel que sur la manière dont il s'est construit: l'évolution linguistique de Bruxelles intéresse l'historien et le grammairien, beaucoup moins le Bruxellois moyen.

Quand et comment cette transition linguistique s'est-elle opérée ? Quelles en sont les conditions socio-économiques ? Quelles en sont les étapes intermédiaires telle la création de ce savoureux parler local qu'est le beulemans, cet improbable marollien mélange surréaliste de français, de wallon et de vloms, ou encore cet étonnant retour du berger à la bergère que représente le verbeulemans, étape ultime d'un flamand local qui se gorge de français et qui refuse d'en reconnaitre la saveur ?

 

De nombreux articles et ouvrages traitent du passage progressif de l'usage exclusif du ditsch (dialecte flamando-brabançon), à la prédominance de la langue française, créant ainsi ce savoureux créole local : le beulemans.

Les études publiées lors du millénaire de Bruxelles, en 1979, ont parfois donné lieu à interprétation. Ainsi, une satire de la fin du XVIe, écrite en ditsch mentionne des marchands wallons sur le marché de Bruxelles; présence maraichère signifie-t-elle pour autant implantation durable et impact linguistique ?

Pour d'aucuns, Bruxelles serait francophone depuis le XVe siècle, lorsque Philippe le Bon transforma une ville de province en capitale des Etats Bourguignons. Mais si le Prince et sa cour sont francophones, la (haute) bourgeoisie pas encore et le peuple encore moins.

L’image est totalement différente si l’on s’attache aux ordonnances de la Ville ou aux documents notariés. Il apparaît alors très nettement que Bruxelles est une ville de citoyens flamands, s’exprimant et écrivant dans ce dialecte brabançon qu'ils appelèrent eux-mêmes plus tard 'vloms'.

L'arrivée des Français fin XVIIIe signe la francisation totale du pays, au double niveau législatif et judiciaire. Le Traité de Vienne bascule le pays dans l'excès contraire, avec l'incorporation de nos régions au sein du Royaume unifié des Pays-Bas, en 1815. La révolution de 1830 renvoie le balancier dans la suprématie du français. 

La petite bourgeoisie des villes s'adapte et c'est ainsi que la seconde moitié du XIXe signe ainsi la naissance du 'beulemans', un créole de transition du 'vloms' vers le français normatif, mélangeant structure de phrase flamande avec mots français ou traduisant mot-à-mot des expressions idiomatiques  dialectales.

 Deux axes interprétatifs expliquent cette transition:

  1. Un fait de société: "C’est un savant mélange de français et de flamand né de la déformation du français utilisé par les bruxellois bilingues issus de souche flamande et gardant le mode de pensée de leur langue maternelle."             

  2. Un fait politique: "La politique agressive de francisation menée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale [est] soutenue d’ailleurs officiellement par l’Eglise (les Evêques déclarent en 1906 une école flamande «impensable», par assimilation de la langue avec la religion des Hollandais !)"

C'est pourtant là le berceau de ce beulemans si savoureux qui fait les délices de nombreux nostalgiques d'un temps révolu. Le beulemans et les dialectes s'effacent au profit de la langue normative. Rappelons  que chaque langue qui meurt emporte avec elle un fragment de l'humanité.

_________


[1]     On oubliera ici le très récent mais spectaculaire accroissement de population en provenance des quatre  coins de l'espace économique européen, de l'ancienne Europe de l'Est et du monde entier, ainsi que l'importance du globish, (mot-valise combinant global et English), version simplifiée de l'anglais qui fait le désespoir des véritables anglophone, n'utilise qu'environ 1.500 mots et constitue le jargon international.

 

Tout cela est détaillé dans le livre 
Jean-Jacques De Gheyndt.
"Pour la Science et pour la Zwanze" ©